11 septembre 2026

Exceptionnelle paire de cuvettes à laver (1714-1715)

L’appellation vague et indifférenciée souvent employée pour ce type d’objet (plat, plateau, jatte, dish, etc.) doit être remplacée par celle plus appropriée de son époque de fabrication. Cette paire de « cuvettes à laver » était alors utilisée à table près d’un buffet. Accompagnées d’une aiguière, elles recueillaient les eaux usées après ablutions.

Les poinçons gravés sur les cuvettes (couronne, tête de chevreuil, GC) sont une variante de celui sur une autre cuvette à laver similaire chez les religieuses hospitalières de Saint-Joseph (une fleur de lys stylisée, sur sa tige avec son feuillage, séparant les initiales G et C, chacune surmontée d’un grain de remède). On les attribue à Guillaume Chevreul (Chevreuil) dit Duval, né en France le 11 mai 1684 à Saint-Lô. On n’a retrouvé aucune trace d’un apprenti ou d’un orfèvre de ce nom dans cette ville de la Manche. Devenu soldat au grade de sergent, il épouse à Québec Louise Caraby Tomingo le 24 novembre 1707, union dont naissent deux filles, à Montréal, en 1708 et vers 1710.

En juillet 1719, Caraby divorce de son époux joueur, dépensier et profiteur, qui l’avait abandonnée après deux ans de vie commune. Elle subvient héroïquement aux besoins de sa famille monoparentale par des ouvrages fait de ses mains au fort Cataracouy (Kingston, Ontario), puis comme marchande à Montréal.

Lors de ce procès en séparation de biens, les témoignages sont accablants, particulièrement celui de l’orfèvre Jacques Gadois Mogé riche d’informations inédites. Chevreul a séjourné à La Rochelle, en 1710-1714, où il a perdu tous ses acquis en les jouant ! Il se déclare orfèvre à son retour à Montréal, profession à laquelle il ne travaille guère, repartant en France dès l’année suivante après avoir dépensé tout l’argent de son épouse. C’est donc durant la courte période de 1714-1715 qu’il a pu fabriquer ces cuvettes à laver pour le marché local.

Ces objets civils d’orfèvrerie domestique somptuaire portent des armoiries récemment identifiées à la famille de Saint-Vincent de Narcy. Leur commanditaire aurait-il pu être Pierre (1661-1743) ? Lieutenant en Acadie en 1706, puis capitaine dans les troupes du Canada en 1714, chevalier de Saint-Louis, il décède à Québec. On ne lui connaît aucun testament ni inventaire après décès. Et on ignore toujours comment ils sont parvenus chez les sulpiciens.

Chevreul est l’un des nombreux aventuriers attirés par les perspectives de richesses attisées par les publicités d’une intense période de bulle spéculative sur la Louisiane. Il se rend dans ces contrées lointaines, aux confins sud de la Nouvelle-France, sur la concession des marquis de Mézières et des Marches créée en 1719 ; le navire La Gironde y amène quantité de personnel en août 1720.

On a récemment retrouvé son acte d’inhumation, du 8 novembre 1726, au lendemain de son décès à la Nouvelle-Orléans. Dans son testament, il avait fait table rase de son épouse et de ses filles, laissant une succession vacante. Ces documents prouvent qu’il était toujours un orfèvre actif, incluant une commandite de trois ou quatre gobelets en argent pour François de Noyan et Jean Dulude. Fait intéressant, on y détaille l’utilisation à faire des 11 piastres 6 réaux de monnaie d’Espagne comme matériau.

Collaboration spéciale : Robert DEROME, professeur honoraire d’histoire de l’art, Université du Québec à Montréal. Juin-juillet 2026.

RÉFÉRENCES :

On trouvera profusion de détails, d’images et de justifications documentaires sur ce site web : « Liens inédits entre les premiers orfèvres du Québec — Michel Levasseur — Pierre Gauvreau — Jacques Pagé dit Quercy — Guillaume Chevreul dit Duval — Jacques Gadois Mogé — »

https://rd.uqam.ca/Liens/index.html

Charles-René d’Hozier, Armorial général de France, volumes reliés du Cabinet des titres, recherches de noblesse, armoriaux, preuves, histoires généalogiques, dressé en vertu de l’édit de 1696, Bibliothèque nationale de France, Département des manuscrits français, 1696-1710., vol. 10, Champagne, p. 125, Armoiries de Saint-Vincent de Narcy.

Guillaume Chevreul dit Duval, Cuvette à laver, 1714-1715, argent, Musée des Hospitalières de l’Hôtel-Dieu de Montréal, 1985.X.1673.

Source des images :

Guillaume Chevreul dit Duval, Paire de cuvettes à laver aux armoiries de Saint-Vincent de Narcy, 1714-1715, argent, 24,8 cm, 320 et 321 gr, Les Prêtres de Saint-Sulpice de Montréal, 2016.0583.1-2. Photo : Robert Derome.

Armoiries de Saint-Vincent de Narcy, détail de Guillaume Chevreul dit Duval, Paire de cuvettes à laver aux armoiries de Saint-Vincent de Narcy, 1714-1715, argent, 24,8 cm, 320 et 321 gr, Les Prêtres de Saint-Sulpice de Montréal, 2016.0583.1-2. Photo : Robert Derome.

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